Par Audrey Didon — Experte patrimoine & investissement immobilier
Charges récupérables : la liste et la régularisation annuelle
Une liste limitative, trois catégories, une régularisation annuelle obligatoire : les charges locatives ne se refacturent pas au feeling.
« On lui met 120 euros de charges, ça devrait couvrir. » C'est ainsi que naissent la moitié des litiges de gestion locative. Les charges locatives ne sont ni une majoration déguisée du loyer, ni une variable d'ajustement : ce sont des dépenses réellement engagées par le bailleur, qu'il refacture au locataire à condition qu'elles figurent sur une liste limitative fixée par décret, qu'elles correspondent à des services dont le locataire profite, et qu'elles soient justifiées chaque année. Trois conditions cumulatives, et un mécanisme en deux temps — la provision, puis la régularisation. Le professionnel qui maîtrise cet enchaînement encaisse les charges sans les contester ; celui qui l'improvise s'expose à devoir rembourser plusieurs années de trop-perçu.
Une liste limitative, pas une liste indicative
Le point de départ est le principe posé par la loi du 6 juillet 1989 : les charges récupérables sur le locataire sont limitativement énumérées par décret. « Limitativement » est le mot qui compte. Ce qui n'y figure pas n'est pas récupérable, même si le bail le prévoit : une clause qui mettrait à la charge du locataire une dépense non listée est inopposable. Le décret de 1987 qui fixe cette liste organise les charges en trois grandes catégories. La première regroupe les services liés au logement et à l'usage de l'immeuble : eau froide et chaude, chauffage collectif, entretien des parties communes et des espaces extérieurs, ascenseur, ventilation, désinfection et enlèvement des ordures. La deuxième couvre les dépenses d'entretien courant et de menues réparations des parties communes et des équipements collectifs — le nettoyage, les contrats d'entretien, les petites fournitures, le remplacement des pièces d'usure. La troisième correspond aux impositions dites locatives, essentiellement la taxe d'enlèvement des ordures ménagères et la redevance d'assainissement. À l'inverse, tout ce qui relève de la propriété reste au bailleur : le remplacement des équipements en fin de vie, les gros travaux et le ravalement, l'assurance de l'immeuble, la taxe foncière hors part locative, ainsi que les honoraires de gestion et de syndic. Le cas du gardien mérite une attention particulière, car c'est la ligne la plus souvent mal calculée : sa rémunération n'est récupérable que partiellement, selon l'étendue de ses missions — la réglementation retient une prise en charge de 75 % lorsqu'il assure à la fois l'entretien des parties communes et l'élimination des rejets, et de 40 % lorsqu'il n'assure que l'une de ces deux tâches. Un employé d'immeuble, lui, suit un régime distinct. En copropriété, la répartition des charges entre copropriétaires ne se confond pas avec la refacturation au locataire : le décompte du syndic doit être retraité poste par poste pour isoler ce qui est récupérable.
Provision puis régularisation : le mécanisme en deux temps
En location vide, les charges se règlent presque toujours par provisions mensuelles, versées avec le loyer. Une provision n'est pas un forfait : c'est une avance sur des dépenses réelles, et elle doit être calculée sur des bases sérieuses — les résultats antérieurs et, le cas échéant, le budget prévisionnel voté par la copropriété. Une provision volontairement gonflée n'apporte aucun avantage au bailleur, puisqu'elle sera restituée ; une provision trop basse produit une régularisation douloureuse et une relation locative abîmée. Vient ensuite le second temps, qui est une obligation et non une faculté : la régularisation annuelle. Le bailleur compare les provisions encaissées aux dépenses réellement supportées, puis réclame le complément ou rembourse le trop-perçu. Cette régularisation s'accompagne d'un formalisme précis. Un décompte par nature de charges doit être communiqué au locataire, avec — dans les immeubles collectifs — le mode de répartition retenu entre les locataires, et il doit lui parvenir un mois avant la régularisation. Les pièces justificatives doivent ensuite être tenues à sa disposition pendant six mois à compter de l'envoi de ce décompte : le locataire a le droit de les consulter, et un refus fragilise immédiatement la position du bailleur. Deux règles protègent enfin le locataire contre les régularisations tardives. D'une part, lorsque la régularisation n'a pas été effectuée dans l'année civile suivant l'exigibilité des charges, le locataire peut demander à payer le solde de façon échelonnée sur douze mois. D'autre part, l'action en recouvrement d'un solde de charges comme l'action en restitution d'un trop-perçu se prescrivent par trois ans : au-delà, la créance est éteinte. Cela signifie très concrètement qu'un bailleur qui n'a pas régularisé depuis cinq ans a perdu une partie de ce qu'il pouvait réclamer — et qu'un locataire qui découvre des charges indues peut en demander la restitution sur la même période.
- Vérifiez que chaque poste refacturé figure bien sur la liste du décret : une clause du bail ne peut pas rendre récupérable une dépense qui ne l'est pas.
- Calculez la provision sur les dépenses réelles des exercices précédents et sur le budget prévisionnel de la copropriété, jamais « au ressenti ».
- Retraitez le décompte du syndic poste par poste : les charges de copropriété et les charges récupérables sur le locataire ne se recouvrent pas.
- Ne récupérez la rémunération du gardien qu'à hauteur de la quote-part prévue selon l'étendue effective de ses missions.
- Régularisez chaque année et envoyez le décompte par nature de charges un mois avant la régularisation, avec le mode de répartition en immeuble collectif.
- Tenez les justificatifs à disposition six mois après l'envoi du décompte et acceptez la consultation sans discuter.
- Gardez en tête la prescription de trois ans : elle joue dans les deux sens, contre le bailleur négligent comme contre le locataire tardif.
Meublé, colocation, bail mobilité : la place du forfait
Le régime des provisions n'est pas le seul possible. Pour les locations meublées de résidence principale, les parties peuvent convenir d'un forfait de charges, versé simultanément au loyer. Le forfait change radicalement la logique : il n'est pas régularisable, ni au bénéfice du bailleur ni à celui du locataire. En contrepartie, il ne doit pas être manifestement disproportionné au regard des charges réellement supportées, ce qui interdit de s'en servir comme d'un supplément de loyer. Son montant est mentionné au bail, et sa révision suit celle du loyer. Le même mécanisme forfaitaire a été ouvert par la loi ALUR pour la colocation à baux multiples portant sur un même logement, et il est le régime propre du bail mobilité, où seul le forfait est admis. Choisir entre provision et forfait est donc une décision de gestion à part entière : le forfait apporte de la simplicité et de la prévisibilité, la provision une exactitude qui protège les deux parties lorsque les charges sont volatiles — un chauffage collectif, typiquement. Quelques réflexes limitent enfin le risque contentieux. Décrivez précisément au bail les modalités retenues — provisions ou forfait, montant, périodicité, mode de répartition — car un bail muet ou ambigu se lit en faveur du locataire. Conservez tous les justificatifs bien au-delà des six mois de mise à disposition, la prescription triennale allant plus loin. Vérifiez la cohérence entre le décompte du syndic, le décompte adressé au locataire et les provisions appelées : c'est le triangle sur lequel se joue toute contestation. Et rappelez-vous que les valeurs, les quotes-parts applicables et les listes se vérifient à la date de l'opération auprès des sources officielles. Sur un dossier tendu — contestation portant sur plusieurs exercices, immeuble en travaux, local à usage mixte, logement conventionné —, l'appui d'un avocat ou d'un juriste spécialisé s'impose, et les questions de déductibilité relèvent de l'expert-comptable. En cas de désaccord persistant, la commission départementale de conciliation constitue un passage utile avant le juge.
À retenir : seules les charges figurant sur la liste limitative du décret sont récupérables, quel que soit le contenu du bail. En location vide, le schéma est provision mensuelle puis régularisation annuelle obligatoire, avec un décompte par nature de charges communiqué un mois avant, le mode de répartition en immeuble collectif, et les justificatifs tenus à disposition pendant six mois. Une régularisation non faite dans l'année civile suivant l'exigibilité ouvre au locataire un droit au paiement échelonné sur douze mois, et la prescription de trois ans éteint aussi bien le solde réclamé trop tard que le trop-perçu réclamé trop tard. En meublé, en colocation à baux multiples et en bail mobilité, un forfait de charges non régularisable est possible, à condition de ne pas être manifestement disproportionné. Cet article donne une information générale et ne constitue pas un conseil personnalisé : pour un litige ou un montage particulier, consultez un avocat ou un juriste spécialisé.
Les charges sont le poste où le gestionnaire se juge : un décompte clair, envoyé dans les temps, justificatifs à l'appui, désamorce la contestation avant qu'elle naisse — et évite au bailleur de rembourser des sommes qu'il croyait acquises. Le Parcours ALUR 14 h consacre un volet de la gestion locative à ce mécanisme — liste des charges récupérables, provisions et régularisation, forfait en meublé, obligations d'information et délais — tout en validant vos heures de formation continue obligatoire.
Sources officielles